Le parquet d’Auch a été directement visé par le garde des Sceaux après la découverte du corps sans vie de la petite Lyhanna, 11 ans. Sur place, magistrats et avocats font corps derrière la procureure, menacée de mort.
Il paraît bien difficile de croire, une semaine seulement après la découverte du corps de Lyhanna, que le tribunal judiciaire d’Auch (Gers) est en plein cœur d’un scandale d’Etat. Mercredi 10 juin, le calme plat règne dans cette petite juridiction qui trône sur les hauteurs de la capitale historique de Gascogne. Ce matin-là, trois mineurs sont tour à tour jugés à huis clos, derrière les grandes portes battantes de la première des trois salles d’audience du tribunal. De temps à autre, quelques avocats qui se refusent à “tout commentaire” profitent d’une courte interruption de séance pour prendre l’air sur le parvis ensoleillé du palais de justice. “Il n’y aura pas d’autre jugement aujourd’hui. A midi, je ferme les portes”, prévient un agent de sécurité, esseulé derrière une vitre en Plexiglas.
Malgré cette apparente quiétude, les magistrats du tribunal judiciaire d’Auch et la procureure locale, Clémence Meyer, se trouvent en pleine tourmente. Ils sont soumis à une intense pression politique et médiatique depuis la fin du mois de mai et la disparition de la petite Lyhanna, 11 ans, retrouvée morte le 4 juin dans un silo à grain à Puycasquier, après plusieurs jours de recherches d’ampleur. Jérôme Barella, mis en examen dans le dossier, n’a en effet jamais été interpellé ou convoqué, malgré plusieurs plaintes et signalements déposés contre lui pour des violences sexuelles sur mineurs, entre 2017 et 2025.
Alors, à qui la faute ? Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, et son collègue à l’Intérieur, Laurent Nuñez, ont lancé une enquête administrative, confiée aux inspections générales de la gendarmerie et de la justice, qui doivent rendre leurs conclusions le 19 juin. Dans l’intervalle, l’exécutif n’a pas attendu pour “dénoncer de graves dysfonctionnements” et charger les magistrats. “Mes circulaires (…) n’ont pas été manifestement suivies”, s’est agacé le garde des Sceaux le 5 juin, jetant ainsi l’opprobre sur la procureure Clémence Meyer. “Il est clair qu’il y a un dysfonctionnement (…) et c’est inacceptable”, a appuyé Emmanuel Macron, réfutant tout “argument de moyens dans cette affaire”. Si les faits sont confirmés, “je proposerai les sanctions pour des défaillances, des fautes professionnelles”, a encore affirmé Gérald Darmanin.
Ces accusations ont du mal à passer, dans les couloirs du tribunal judiciaire d’Auch, qui vibrait mardi au rythme du procès d’assises en appel de Yassine El Azizi, jugé pour avoir mortellement fauché en voiture une gendarme dans le Lot-et-Garonne en 2020, et qui a vu sa peine réduite de 30 à 26 ans de réclusion.
“En portant de telles accusations, le gouvernement jette les magistrats et la procureure en pâture avant même que les conclusions de l’enquête n’aient été rendues. C’est inacceptable.”
Un avocat inscrit au barreau du Gers
à franceinfo
Comme plusieurs de ses confrères croisés sur place, il fait l’éloge d’une procureure et de magistrats “compétents, qui n’hésitent pas à sacrifier leur vie personnelle pour leur métier et font avec les moyens” qu’on leur donne. Un élu du cru dresse quant à lui le portrait d’une procureure “très à l’écoute” et qui entretient de “bonnes relations” avec la gendarmerie locale, “malgré les frictions habituelles qu’il peut y avoir entre les forces de l’ordre et un procureur”.
Un autre avocat pointe “l’hypocrisie” des circulaires du garde des Sceaux : “C’est facile de dire que les violences sexuelles sur mineurs avaient été élevées au rang de priorité, quand on en énonce de nouvelles chaque semaine.” Narcotrafic, violences faites aux personnes, radicalisation, antisémitisme… Depuis sa prise de fonctions au ministère de la Justice, les services de Gérald Darmanin ont adressé aux parquets de France une masse de 64 circulaires et dépêches de politique pénale en 2025, et déjà plus d’une cinquantaine en 2026. “Quand tout est prioritaire, plus rien ne peut l’être”, a dénoncé le président de l’Union syndicale des magistrats (USM), Ludovic Friat, dans un communiqué.
Victor Casellas, l’un des conseils de Yassine El Azizi, se dit lui aussi “très étonné” que les magistrats soient ainsi pointés du doigt par leur ministre de tutelle. Il reconnaît malgré tout que certains détails dans la procédure judiciaire concernant Jérôme Barella interrogent. “Vu le profil du mis en cause, la logique aurait voulu qu’il soit placé en garde à vue bien plus tôt, mais c’est la marche normale des choses que d’interpeller un suspect à la fin des investigations. Et puis, rien ne garantit qu’il n’aurait pas été relâché ensuite, faute d’éléments”, assure cet avocat au barreau d’Agen.
Le député du Gers David Taupiac (Liot), est lui aussi venu à la rescousse de la magistrature. “Le garde des Sceaux, à travers cette affaire, se défausse de ses responsabilités en mettant toute la charge sur la procureure. C’est très irresponsable”, estime-t-il au téléphone. “Il faut identifier les dysfonctionnements qui ont conduit à la mort de cette jeune fille et prendre des sanctions si nécessaire. Mais je crains qu’en désignant un bouc émissaire, on tourne la page de cette affaire sans jamais régler les problèmes de notre système judiciaire”, ajoute l’élu, pour qui “ces dysfonctionnements doivent être traités d’un point de vue systémique, et pas individuel”.
En avril 2025, David Taupiac avait interpellé une première fois le gouvernement sur le manque de moyens alloués à la justice et sur les difficultés de recrutement du tribunal judiciaire d’Auch, aujourd’hui composé de 11 juges du siège et de trois magistrats du parquet.
“J’avais fait le constat qu’il manquait des magistrats, notamment en charge des affaires concernant les mineurs. Et que le logiciel Cassiopée [qui permet notamment de recenser les plaintes] faisait face à des difficultés de développement, ainsi qu’à des pannes qui entraînaient des reports d’audience”, assure-t-il.
Lundi, le personnel du tribunal d’Auch a adopté une motion dénonçant une “vindicte populaire” encouragée par “un discours politique décomplexé”. “Cette défiance publique envers la magistrature a déjà des conséquences : insultes, menaces de mort reçues par Madame la procureure de la République, discours de certains justiciables en audience”, assure ce document que franceinfo a pu consulter. Les agents du tribunal d’Auch ont aussi tenu à illustrer leurs cadences effrénées, affirmant avoir reçu 10 000 plaintes en 2025 pour seulement “trois magistrats” du parquet et un bassin de population de 192 000 habitants.
L’avocat de la famille de Lyhanna, François Roujou de Boubée, a annoncé mercredi que les obsèques de la petite fille se tiendront vendredi après-midi à Fleurance, “dans la plus stricte intimité”. La veille, lors d’une conférence de presse, il avait lui aussi estimé qu'”attribuer la responsabilité de ce drame à l’institution judiciaire serait un non-sens absolu” et que ce serait surtout “se tromper de responsable”.


