“Je ne m’imaginais pas derrière les barreaux” : l’opposant russe Boris Nadejdine, ciblé par le pouvoir judiciaire, raconte sa fuite “bouleversante” jusqu’en France

L’ancien candidat à la présidentielle de 2024 briguait un siège de député aux législatives de septembre. Mais il s’est heurté à des poursuites judiciaires, également dirigées contre d’autres forces d’opposition. Franceinfo l’a rencontré en région parisienne, où il a posé ses valises.

Il y a peu, Boris Nadejdine rêvait encore du Kremlin. L’opposant russe arpente désormais les rues d’une banlieue pavillonnaire de la région parisienne, sur une place rouge de fleurs. Le sexagénaire est exilé en France depuis le 3 août, après la multiplication des poursuites judiciaires engagées contre lui en Russie. Il vit depuis une quinzaine de jours dans un hôtel, sans revenus et coupé d’une partie de ses proches. Boris Nadejdine a eu quelques heures pour boucler sa valise. Sa garde-robe est donc limitée à quelques shorts, un polo jaune et des Crocs.

Sa tasse de thé est à moitié remplie. Après tout, sourit-il, cela vaut “bien mieux que la prison de Lefortovo”, bien connue des opposants politiques. Et puis “j’ai une nouvelle affaire judiciaire pratiquement chaque semaine”, lâche-t-il presque surpris, les yeux rivés sur sa messagerie Telegram. Mardi 18 août, il a écopé d’une amende de 100 000 roubles (environ 1 000 euros), après un entretien accordé à Meduza, média indépendant et indésirable en Russie. Son cas, très médiatisé, illustre l’application des autorités russes à effacer les dernières scories de l’opposition politique, avant les législatives prévues en septembre.

Au début de l’été, Boris Nadejdine briguait encore un siège de député dans la circonscription de Dolgoproudny, en proche banlieue de Moscou. La collecte de signatures battait son plein, avec ses militants vêtus de tee-shirts “Votez pour la paix”, qui distribuaient des tracts pacifistes. Mais les nuages ont vite assombri son horizon électoral. Le sexagénaire est d’abord placé sur le registre des “agents de l’étranger”, ce qui invalide sa candidature. Puis il est arrêté et entendu pour “diffusion de contenus extrémistes”, des faits passibles de prison, et reçoit l’interdiction de quitter le territoire.

Jugé au tribunal de Dolgoproudny, dans la banlieue moscovite, Boris Nadejdine est victime d’un malaise en pleine audience, mi-juillet. Les secours ont dû patienter dans le couloir jusqu’au délibéré, avant d’obtenir l’autorisation de venir à sa rencontre, pour lui prendre le pouls. Le responsable s’en tire finalement avec une chute de tension et une amende d’un millier de roubles (11 euros). Une somme symbolique, mais un avertissement bien réel. Quatre jours plus tard, le redouté Comité d’enquête fédéral vient frapper à sa porte, avec une convocation fixée trois jours plus tard.

L'opposant russe Boris Nadejdine est examiné par des secouristes après un malaise durant son audience au tribunal de Dolgoproudny, dans la banlieue de Moscou, le 17 juillet 2026. (ALEXANDER NEMENOV / AFP)

L’opposant russe Boris Nadejdine est examiné par des secouristes après un malaise durant son audience au tribunal de Dolgoproudny, dans la banlieue de Moscou, le 17 juillet 2026. (ALEXANDER NEMENOV / AFP)

Pendant la nuit, en se connectant sur Gosuslugi, le portail des démarches administratives, il découvre que l’interdiction de quitter le territoire a été levée. Etonnant hasard. “Est-ce grâce à l’appel déposé par mes avocats ? Ou quelqu’un au Kremlin en a-t-il décidé ainsi ? Je n’en sais rien”, élude l’intéressé. Et d’ailleurs, peu importe. Boris Nadejdine dispose d’un ou deux jours, tout au plus, pour prendre la fuite. “C’était une décision bouleversante.” Il consulte le site de la compagnie aérienne Aeroflot, pour trouver la voie de sortie la plus rapide avec des papiers russes et sans visa. Ce sera Astana, la capitale du Kazakhstan.

La suite ? Un crochet par la banque, en matinée, pour échanger des roubles contre des euros. Puis le départ à l’aéroport de Cheremetievo en compagnie de sa femme, en soirée, et le passage de la douane. Après le Kazakhstan, le couple rejoint Istanbul, puis enfin Paris. “La France ne me remettra pas au gouvernement russe, avance-t-il en évoquant un carnet d’adresses diplomatique nourri au fil des ans. Et puis j’aime la France, pour y avoir voyagé à de nombreuses reprises.” Il se souvient d’un périple de jeunesse, quand il avait petit-déjeuné sur la côte manchoise avant de rouler jusqu’à Nice pour le dîner.

Sa fuite marque le dernier acte d’une lente disgrâce. Boris Nadejdine est d’abord évincé des organes gouvernementaux après avoir mené la contestation contre le référendum de 2020, qui a offert à Vladimir Poutine deux mandats supplémentaires. Il perd alors le contact avec le tout-puissant Sergueï Kirienko, patron de l’administration présidentielle. Puis après le début de “l’opération militaire spéciale”, le nom officiel donné par les autorités russes pour qualifier l’invasion de l’Ukraine, il prend position pour la paix et disparaît peu à peu des plateaux de télévision, dont il était un invité régulier depuis vingt-cinq ans.

En 2024, sa candidature à la présidentielle est invalidée in extremis par la commission électorale, alors qu’il fédérait les voix des antiguerre de tous bords. Après l’élection, “le parti politique [Initiative civile] qui m’avait investi a été fermé, et les membres de mon équipe ont reçu des pressions”, relate-t-il. Quatre responsables sont inscrits au registre des “agents de l’étranger”, et son directeur de campagne est déchu de sa nationalité. “Je suis devenu toxique pour la plupart de mes contacts.” Boris Nadejdine, malgré tout, conserve quelques amitiés. A l’occasion, quelques maires et députés de sa génération viennent encore boire le thé dans sa cuisine.

Boris Nadejdine lors du dépôt des signatures nécessaires à sa candidature à la présidentielle, le 31 janvier 2024 à la commission centrale électorale, à Moscou (Russie). (VERA SAVINA / AFP)

Boris Nadejdine lors du dépôt des signatures nécessaires à sa candidature à la présidentielle, le 31 janvier 2024 à la commission centrale électorale, à Moscou (Russie). (VERA SAVINA / AFP)

Encore récemment, il semblait bénéficier d’une certaine forme de mansuétude, dont il affirme lui-même ignorer les ressorts. En juillet 2025, lors d’un piquet de grève organisé devant la Douma, il est par exemple le seul rescapé du coup de filet policier ayant emporté son ancien directeur de campagne et des journalistes. “Je me suis retrouvé tout seul, sans savoir pourquoi j’avais échappé à l’arrestation.” Mais la bulle a finalement éclaté au cours de l’été, ce qui a aussitôt engendré des poursuites en pagaille. 

Comment l’expliquer ? “Cette année, une part plus importante de la population est opposée à la guerre, et le soutien au président est en baisse”, analyse Boris Nadejdine. L’ancien candidat estime que l’inflation est désormais la principale préoccupation des Russes qui assistaient à ses réunions. “Surtout pour les personnes âgées ou les familles avec enfants. Or l’âge moyen de la population russe dépasse 40 ans.” Les plus jeunes citent la guerre en premier, ou plutôt la peur d’une mobilisation, mais également les restrictions sur internet.

“Plus un régime autocratique rencontre de problèmes, plus il accroît la répression. C’est la raison pour laquelle je suis ici.”

Boris Nadejdine, opposant politique russe en exil

à franceinfo

Surtout, “la guerre frappe de nouveau en Russie”, poursuit Boris Nadejdine, assis dans le hall désert de l’hôtel où il vit. “Ma circonscription électorale compte environ un million d’habitants et des frappes ukrainiennes visent presque tous les jours des entrepôts de Wildberries, des installations pétrolières et même des immeubles civils. Il y a des morts dans la région de Moscou.” L’inflation et l’intensification des frappes, désormais impossibles à cacher, représentent un sérieux défi pour les autorités. “Il devient impossible, pour le gouvernement, de tolérer des positions contraires lors des élections”, juge l’opposant.

Comme un aveu d’échec, il décrit la mécanique dont il estime avoir été victime : “Parfois, les opposants sont inscrits sur la liste des agents de l’étranger par le ministère de la Justice. Et parfois, ils sont accusés d’extrémisme, ou déclarés en faillite. Moi, j’ai accumulé tous les statuts possibles.” Le sexagénaire fait l’objet de procédures lancées par le ministère de la Justice, par celui de l’Intérieur, par le Service fédéral des huissiers de justice et par le parquet de Nikolaïevsk. Boris Nadejdine dénonce une “décision politique” derrière cette accumulation soudaine de procédures.

“Les services de sécurité, FSB en tête, collectent des informations pendant des années”, affirme-t-il. “Ces dossiers peuvent rester des années sur une étagère sans bouger. Ensuite, c’est comme appuyer sur un bouton. Une page est envoyée aux procureurs, une autre aux affaires intérieures…” Au commissariat, il remarque que l’officier reçoit des documents par fax. “En résumé, on m’accusait d’une affaire qui n’avait pas fait l’objet d’une enquête de la part de la police, accuse Boris Nadejdine. Quand je lui ai demandé d’où venaient ces informations, il m’a répondu que c’était secret.”

Boris Nadejdine accuse notamment le gouverneur de la région de Moscou, Andreï Vorobiov, d’être à l’origine de ses déboires. Mais tout passe par l’administration présidentielle. “Un journaliste bien informé m’a appris que ce responsable s’était rendu au Kremlin pour obtenir le feu vert”, affirme-t-il. “J’avais des chances d’être élu à la Douma dans ma circonscription, veut croire l’opposant, sans être en mesure de le prouver. Avoir un tel député dans sa région aurait été une tare pour le gouverneur.”

Boris Nadejdine a partagé une photographie non datée où il apparaît aux côtés de Lev Chlosberg, figure du parti Iabloko. (BORIS NADEJDINE / TELEGRAM)

Boris Nadejdine a partagé une photographie non datée où il apparaît aux côtés de Lev Chlosberg, figure du parti Iabloko. (BORIS NADEJDINE / TELEGRAM)

Le cas de Boris Nadejdine est loin d’être isolé. En témoignent les dizaines de procédures engagées contre les membres du parti libéral Iabloko, seule formation politique à réclamer publiquement un cessez-le-feu en Ukraine. Et son interdiction de participer aux législatives, tout juste confirmée par la Cour suprême russe. Lev Chlosberg, l’une de ses figures les plus connues, a été condamné lundi à onze ans de prison pour avoir défendu l’idée d’un cessez-le-feu en Ukraine, dans une vidéo de janvier 2025.

“Je le connais depuis des années, et nous sommes amis”, soupire Boris Nadejdine, qui allait lui rendre fréquemment visite dans son fief de Pskov. Comme ce jour d’octobre 2024, où les deux hommes évoquent justement l’hypothèse d’une détention. “Lev Chlosberg était absolument convaincu qu’il serait arrêté un jour, car il disait déjà subir des pressions du gouverneur régional, se souvient le sexagénaire. Il m’avait dit qu’il resterait toujours en Russie, avec son peuple. Moi j’avais choisi l’exil. Je ne m’imaginais pas vivre derrière les barreaux, à cause de mes problèmes cardiaques.”

Ce départ marque sans doute la fin d’une longue carrière. “Je rêve d’un changement politique en Russie, et de pouvoir y retourner un jour”, sourit l’émigré fataliste. Mais “ce ne sera pas dans quelques mois, sans doute, ni même dans quelques années”. Sa priorité est aujourd’hui de gérer les affaires courantes, et de régler notamment le sort de ses derniers enfants de 12 et 15 ans, restés en Russie. Il s’interroge, déjà, en souriant, sur la présence de poissons dans la Seine et sur la cueillette à venir de champignons, ses deux passions.

Boris Nadejdine, alors candidat à la présidentielle, le 24 janvier 2024 dans sa ville de Dolgoproudny (Russie). (ALEXANDER NEMENOV / AFP)

Boris Nadejdine, alors candidat à la présidentielle, le 24 janvier 2024 dans sa ville de Dolgoproudny (Russie). (ALEXANDER NEMENOV / AFP)

A ce stade, Boris Nadejdine n’envisage plus de jouer un rôle politique. Ni de rejoindre le parti d’opposition en exil, Russie pacifique, basé à Berlin et fondé par Ilia Iachine, qui a lui-même été détenu pour avoir dénoncé la guerre. “L’influence réelle de l’opposition russe à l’étranger est très limitée”, fait observer l’ex-candidat aux législatives. Boris Nadejdine préfère donc croire que des nouvelles figures émergeront en Russie, malgré la répression.

“Il est tout à fait possible pour les autorités de pousser Nadejdine hors de Russie. Et il est tout à fait possible d’interdire le parti Iabloko”, résume-t-il en soufflant calmement sur sa tasse, au milieu de chaises vides. “Mais il est absolument impossible de chasser des dizaines de millions de personnes qui sont contre la guerre et ne soutiennent pas Poutine”, veut-il croire.